Attaque de panique et collision contre un récif

En arrivant à Bimini, j’étais vraiment fatigué de notre traversée du Gulf Stream. Il faut dire que l’on s’est levé très tôt (3-4h), que nous avions navigué un bon coup la veille et que j’ai presque tout renversé mon café que ma chérie m’avais préparé. Pas de problème, le stress et la fébrilité de notre plus grand passage m’a réveillé amplement et a gardé mes sens bien aiguisé.

Par contre, un fois le canal de Bimini franchi, je peux vous dire que le premier petit coin ressemblant à une zone d’ancrage était vraiment invitant. On pose donc nos ancres et ce n’est pas trop long que c’est le dodo.

Mais c’est que cet ancrage n’est pas des plus facile… il y a ici un courant impressionnant. Le bateau ne suis plus le vent, mais suis le courant dans ce canal qui est carrément une rivière. Je me réveille un beau soir parce que le vent souffle pas mal plus que d’habitude et je m’inquiète à savoir si on tient toujours en place. Je vais faire un tour dehors en culotte (le décorum a pris le bord assez rapidement depuis que l’on est en bateau) et je regarde nos cordes d’ancre… D’habitude, c’est assez révélateur. On peut bien voir les forces en jeu avec l’angle des cordes, la tension, la force du vent. C’est de la physique appliquée que de garder notre petit nid sur place et je commençais à me sentir au-dessus de nos affaires de ce coté là. Mais là ce soir, pour la première fois, je ne comprend pas. La corde à l’avant du bateau part directement vers la gauche, je suis pas mal dans le chemin (dans le canal) plutôt que sur le coté, le vent vient du coté plutôt que de face et le bateau est dans une vraie rivière qui s’en va vers la mer juste un peu plus loin. Plus je regarde moins je comprends, ça ne balance pas, ma corde devrait être droite devant le bateau!

Finalement, le bateau se met à bouger et balance pour sortir du canal. Il est à un fort angle par rapport au courant et bouge rapidement, s’immobilise puis repart dans le sens inverse pour retourner dans le canal (où on ne devrait par être). Je comprends finalement, on se balance comment une feuille au vent mais dans le courant de la marée. Ouf elle n’était pas facile celle là en plein milieu de la nuit. Par miracle, nos ancres tiennent, ça m’impressionne vraiment avec la force en jeu et les mouvements constants. Je prends le gouvernail à l’arrière et j’essaie d’arrêter le mouvement fou de notre bateau pour que l’on ne soit plus dans le canal et pour donner une petite chance à notre ancre Danforth de nous tenir pour la nuit. Je me dis que je pourrais attacher le gouvernail droit pour stopper le mouvement, mais ça ne marche pas, on va toujours dans le milieu du canal. J’essaie d’arrêter le mouvement du bateau manuellement, mais ça ne marche pas non plus. Bon, je retourne à l’intérieur et regarde la météo pour voir si ce vent va se calmer ou s’empirer encore.

La météo n’est pas trop pire, le vent est fort mais ne va pas augmenter encore, ça devrait rester constant ou diminuer pendant la nuit.  Je regarde un autre site pour confirmer le tout : je recherche « météo Bimini », je trouve un résultat, mais là il y a une alerte « Powerfull front, Tornado Watch, Now is the time to Prepare or leave« . Mon coeur fait un bond, je réveille Méli avec la nouvelle.

Elle regarde un peu encore toute endormie « Ben là, c’est même pas ici ! ».

Euuu…. ah… ben non, c’est dans le centre des États-Unis. Mais j’avais fait une recherche « bimini météo » ah c’est vrai, les sites météo mettent leurs alertes peu importe quel endroit est impliqué, c’est certain que c’est bon pour leur statistique de visites et leurs profits de publicité….

Mais le résultat, c’est que moi qui était encore endormi et déjà dans un état un peu nerveux avec cette histoire de vent fort et de courant et bien j’ai tombé dans le panneau avec cette alerte, j’ai pensé que c’était à Bimini que ça se passait et j’ai fait monter leur statistique de nombre de visites.

Tout ça pour dire que ce n’est pas de tout repos, le vent se met toujours à souffler plus fort la nuit quand je dors et le courant dans notre ancrage est vraiment inquiétant. Après quelques mauvaises nuits similaires, notre inconfort finit pas battre notre désir de ne pas faire de manœuvre et on se décide à lever les ancres pour trouver un endroit où on n’est pas autant dans le courant.

On finit plus au bout du canal (moins de courant) dans un futur développement de style Miami (maison avec rue en avant et canal et dock personnel en guise de ruelle, Méli en parlait ici). Dans ce cas, le développement n’est pas fait, ça ressemble c’est une carrière et on est dans le lac creusé.

Dans ce cas pas de courant, mais le fond est très mou (sol récemment creusé ) et, comme c’est plus profond, ça tient encore moins bien. Nos ancre chassent (ne tiennent pas) évidement au milieu de la nuit quand le vent augmente. Tout autour de nous, c’est des murs de roche presque verticaux qui attendent notre bateau si on s’approche trop. Je me fais réveiller à plusieurs reprises par notre alarme d’ancre qui nous dit que l’on bouge. Le lendemain, j’en ai assez de mal dormir, je sors toutes les ancres, QUATRE !!, avec trois dans la direction du vent actuel dominant (est) et un autre pour nous empêcher de se rapprocher des roches si le vent vient du sud.

C’est un peu chaotique avec toutes ces cordes, ce n’est pas très recommandé non plus. Le concessus moderne est plutôt de ne mettre qu’un seul très gros ancre assez fort pour toutes conditions et assez de place pour tourner autour. Bref c’est pas parfait, mais ça marche et je peux enfin me rendormir quand le vent qui redouble dans la nuit me réveille.

Puis, un bon matin arrive un autre voilier, il vient près de nous et on discute. Le type à bord a fait une longue traversé du Gulf Stream en solo, sans autopilot et sans moteur! Il était tellement fatigué quand il est arrivé proche de l’entrée qu’il a rentré les voiles, est allé se coucher un peu et a dérivé en attendant le levé du soleil pour rentrer dans le canal (toujours recommandé quand on ne connait pas l’endroit, mais surtout aux Bahamas où les bornes sont facultatives, manquantes ou erronées) Mais, dans son cas, le Gulf Stream l’a fait dérivé pas mal plus au nord que ce qu’il pensait, il a donc dû récupérer le chemin perdu quand il s’est réveillé.

Tout ça pour dire que je crois qu’il a bien besoin de compagnie et il s’ancre inconfortablement proche de nous. Je me dis que je vais bien lui dire,  une de nos quatre ancres est sous son bateau, mais bon il est visiblement épuisé et content d’arriver. Je le comprends bien.

Le soir suivant, c’est lui qui chasse ses ancres, il se rapproche encore de nous, ses ancres ne sont pas très grosses pour la taille de son bateau et le fond n’est pas très solide à cet endroit. Je lui dis qu’il est probablement retenu par notre petite rocna car sa corde est directement dans cet axe. Je ne suis pas certain qu’il saisit. Il vient d’Argentine et parle espagnol, on communique en anglais chacun notre langue seconde…

Finalement, un bon matin, il nous réveille (« HEY GUYS! »), il a chassé jusqu’au mur de roc et nous a amené avec lui. Le vent lui,  a changé pour le sud, et le seul ancre qui nous tenait dans cet axe, il l’a déraciné avec ses ancres qui chassaient.

Mode urgence: on part le moteur pour s’éloigner du bord. Appuie sur le bouton du démarreur: rien. Je joue avec le shifter (le moteur ne démarre pas s’il n’est pas parfaitement au neutre), toujours rien. Merde. Je pars le moteur manuellement avec la corde. Le moteur ne part pas et la corde ne revient pas, je ne peux pas relancer. ReMerde. Pas de démarrage, ni électrique ni à la main, mais c’est quoi qui se passe !!! Est-ce que les batteries se sont vidées durant la nuit ?? Pas le temps de trouver, je saute dans notre dinghy qui est en train de cogner contre les rochers, toujours en culotte. Je pars notre vieux deux temps à la crinque et je vais vers l’avant du bateau pour essayer de le tirer loin du mur de roche. J’ai pas trop de corde à bord, juste une petite affaire que j’ai attrapé rapidement. Je la lance à Méli qui l’attache à l’avant du bateau. De mon coté ,je l’attache autour du dessus du moteur, mais j’ai rien de vraiment bon comme point d’attache. Finalement, je mets le gaz et je réussis à tirer notre bateau et celui de notre ami un peu plus loin du mur. Je me demande si la petite corde entre le dinghy ne va pas céder et me fouetter du même coup car je suis juste dans l’axe parfait.  Je me fais un bouclier avec une veste de sauvetage qui est dans le dinghy. Ma corde qui passait par dessus le moteur glisse et n’est retenue que par le tuyau d’essence du moteur !! AAAaaarghhhh. Malgré tout, je réussis à tirer nos deux bateaux du bord. Méli raccourcit une corde d’ancre pour que l’on ne soit plus dans les rochers, on est à peine à trois pieds, mais on ne touche pas. Ensuite, je réinstalle une autre ancre pour avoir un peu de tranquillité d’esprit. Ouf, tout un réveil. Je suis passé d’endormi à pleine action en un temps record. (Sans café!) J’ai trouvé moyen de nous sortir de la situation rapidement. C’était intense mais satisfaisant tout compte fait. Il ne reste que notre moteur principal qui m’inquiète. Comment ça se fait qu’il n’est pas parti? C’est la première fois que ça arrive et on commençait à lui faire confiance. Notre ami lui, n’a plus la force de s’ancrer et va au dock tout proche à coté d’un yatch qui doit bien valoir 20 millions de dollars.

Notre ami revient nous voir pour nous aider, on ajoute un autre ancre par aquis de conscience et on lui offre le café, petit debriefing du matin.

Tout compte fait, je me sens bien malgré la quasi catastrophe du matin, tout à fait différent de mon attaque de panique de l’autre nuit. On dirait qu’il vaut mieux être dans l’action que d’envisager une possible catastrophe. Il reste que c’est pas de tout repos vivre dans un bateau. Je sais pas si on a passé une nuit sans se réveiller depuis que l’on est partis des Keys.

Quelqu’un m’avait dit: Sailing is hours and days of boredom punctuated by quick blitz of terror. Ça me semble assez vrai.

11 réflexions sur “Attaque de panique et collision contre un récif

  1. Vous avez toute mon admiration. Vous êtes faites fort en tout cas. Je vous souhaite maintenant du repos qui sera bien mérité. J’espère que pour le moteur que cela s’arrange sans trop de soucis. Bisous.

    • Alex a réussi à réparer le moteur! Fiou!
      Mais, le lendemain, c’est l’autre qui a fait défaut O.o
      À suivre!!!

    • Presque à tous les jours on se demande si c’est bien pour nous. C’est certain que l’on est dans l’apprentissage. Pour le moteur, j’ai trouvé, le détecteur de position neutre était défectueux: retiré.
      Et la corde de démarrage fonctionne maintenant. À tester régulièrement…

      • Alexandre, je savais que tu étais fait pour des vents forts et mener ta vie au lieu d’être mener par elle! Je t’admire pour ta force et ton courage.

  2. On vous lit comme on lirait un thriller!
    Après la lecture du titre, on est bien content de savoir que tout le monde, au moins, va bien!

    Alex, apprends à te faire du cold brew coffee. Tu en auras toujours sous la main; les priorités d’abord!

    J’ai serré des dents à t’imaginer avec ton bouclier anti-corde-petée. Hihi.

    On vous souhaite des prochains jours traaaaaanquiles, pleins de boredom. Vous en avez bien besoin!

    • Merci, on apprend et ça va mieux. Je crois que l’on va faire notre première traversé de nuit avec vent très tranquille (au moteur) le défit va être de rester réveiller !
      T’as raison je sais pas pourquoi je me fait encore bouillir de l’eau à tout les matin. Bonne idée !

  3. Wow, ca c’est une bonne frousse! Heureusement, ce n’est pas la norme. Petite suggestion, si aucune de vos ancres n’est suffisement lourde pour faire qu’un seul mouillage, avez-vous pensé en mettre deux en série? On dépose une ancre, suivi d’une bonne longueur de chaine (pas du cablot, il va s’user au fond), le tout attaché à l’autre ancre et sa chaine+cablot. Donc, si l’ancre principale chasse (la deuxième déposée), l’autre l’assiste et l’empèche de chasser plus. Ca combine la surface d’ancre enfoncée de deux ancres. L’avantage de cette méthode c’est qu’il est peu probable que les deux mouillages s’emmellent si le vent tourne beaucoup, ce qui est le cas quand on reste longtemps au même endroit, ou si un orage passe. Par contre, ca fait 2 ancres à manipuler, ce qui est chiant si on a pas un davier double. Mais le mieux, c’est vraiment de s’équiper d’une bonne ancre. Une Delta ou une Rocna de 35lb va surement faire l’affaire sur un cata de cette taille, dans le sable des Bahamas. Sinon, une ancre plus petite, mais avec plus long de chaine. La chaine ca ajoute du poids à l’ensemble et ca compte. Et c’est moins cher qu’une ancre 🙂 Avoir un système mouillage simple ca rend la vie beaucoup plus facile (et le sommeil aussi!). Il est possible de trouver des ancres usagées en écoutant les Cruiser’s Net dans les endroits les plus fréquantés. Bonne chance pour la suite, on aime bien vous lire!

    • Merci de la suggestion, c’est ce que je pensais faire avec notre trop petite rocna qui est très bonne dans le sable et presque tout mais trop petite pour un fond mou. Je vais la combiner à notre Bruce qui est vraiment bonne dans le mou mais qui se plante moins facilement quand c’est dur. On a résister à l’achat d’une 35lb Rocna quand on était au Keys (on a déjà quatre ancres!) mais on a regretté aussitôt arriver à Bimini. Pour l’instant je peut faire le tandem avec ce que j’ai et on verra ce que l’on trouve en chemin.

  4. ouf, mais quel suspens!!! Tes réactions sont bonnes Alex, vous allez y arriver, mais ce n’est pas une vie tranquille la navigation. Connaissez-vous la chanson de Renaud ‘C’est la plaisance, c’est l’pied’?
    Bises, à bientôt
    Geneviève

    • Ah oui! Dès que le vent soufflera! C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme…
      Je n’avais jamais entendu les paroles C’est la plaisance, c’est l’pied 😛

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