Autres histoires de traversées

Pour nous rendre jusqu’à la côte est de la Floride depuis les Exumas (où nous avons pris la décision de retourner vers le continent), nous devons parcourir 250 miles nautiques. Soit environ 40 heures de navigation… si tout va bien.

Comme, bien sûr, nous ne volons pas encore de nos propres ailes (zut!) et que nous avons un bateau à ramener, ça nous prendra pas mal plus de temps que ça pour revenir. Pour vous dire la vérité, ça ne nous tente pas beaucoup. On envisage même la possibilité de laisser le bateau derrière nous et de revenir en avion… mais bon, on revient sur terre, ou plutôt, sur l’eau et on fait face à la musique. La dernière traversée vers les Exumas a été pénible et j’en garde un mauvais souvenir, ça peut devenir moche assez vite. Mais je focusse sur les beaux moments des traversées pour me redonner courage!

Je suis toujours contente de partir d’un endroit (yé! L’aventure et les découvertes d’un nouvel endroit!) mais je suis encore plus heureuse lorsque nous sommes ENFIN arrivés des heures plus tard à l’endroit prévu!

C’est lent et long. Le bateau vogue en moyenne a 5 miles marins à l’heure, dans le langage nautique on dit 5 noeuds (plus souvent autour de 6 noeuds mais bon, on va faire ça simple).
1 mile marin = 1,15 mile terrestre = 1,852 km.
Faisons donc le calcul. 5 noeuds = 9,25 km/h. Quand on roule avec notre Bertha (notre motorisé) à environ 90 km/h (l’équivalent de 48 noeuds!!!), une traversée de 60 miles nautiques entre deux groupes d’iles des Bahamas nous prendrait un peu plus d’une heure… avec notre bateau, ça nous en prend 12 heures. Moi qui suit une fille efficace et qui aime aller direct au but, je trouve ça parfois difficile à avaler 😛

Mais bon. J’aime bien l’idée que tu vogues 12 heures à l’est de la Floride et que tu peux te retrouver dans un autre pays (ça aurait aussi pu être Cuba qui est environ à la même distance).

Donc, je savais qu’en quittant les Exumas, nous avions 4 bonnes journées de navigation devant nous de 8 à 12 heures chacune. Journées où on mange n’importe quoi parce que je n’arrive pas à faire des repas santé et équilibrés (pas facile d’être dans les coques, donc dans notre cuisine, quand ça brasse!). Aussi, manger quand tu as le mal de coeur même juste un peu, c’est un exploit : ce que je remarque à date, c’est qu’il faut manger quelque chose que tu as VRAIMENT envie de manger. Des chips, par exemple :P, ce qui n’aide pas nécessairement à se sentir bien au bout d’une journée. J’ai préparé quelques repas à l’avance mais ça n’a pas été un grand succès… on dirait que personne (à part Alex) a envie de manger des pâtes ou du riz durant les traversées.

Finalement, nous avons étalé nos traversées un peu en se rendant à des iles un peu plus près de notre point d’arrivée donc, de petites journées de navigation de 2h mais qui faisait en sorte que nos traversées étaient un peu moins longues… et on découvrait un autre endroit par la même occasion.

À partir de Norman’s Cay, nous nous sommes rendu à Southwest Allen’s Cay dans les Exumas avant de traverser jusqu’à Nassau.
** Données de navigation en deux temps : Norman’s Cay-Southwest Allen’s Cay, 11.7 miles marins en 2h40 à une vitesse moyenne de 4.6 noeuds. Puis vers Nassau, 33.4 miles marins en 5h20 à une vitesse moyenne de 6.3 (vive le motor-sailing!).

Cette traversée s’est tout de même mieux déroulé que lors de notre arrivée dans les Exumas. Malgré les vagues qui étaient un peu plus hautes que nous l’aurions souhaité. Nous nous trouvions sur un « bank », c’est à dire une étendue d’eau peu profonde, et les vagues sont toujours plus pointues dans ces parties d’océan. Notre catamaran ne coupe pas les vagues comme le ferait d’autres bateaux. Nous voguions et surfions donc les vagues au gré de nos petites coques légères. Ça me donnait parfois des sueurs froides. J’ai demandé l’autorisation du capitaine d’aller m’allonger au lieu de stresser pour rien en regardant les vagues nous emporter : autorisation accordée. Ouf. Une petite heure à rester allongée dans mon lit les yeux au plafond ou à regarder dormir Charlotte, le luxe.

J’ai l’air de ça quand je reviens de mes petites siestes 😉 Au moins, je garde le sourire.

Les enfants dorment toujours dans les traversées. Surtout Charlotte en fait qui peut passer la journée allongée dans mon lit (c’est le plus confortable : j’ai le plus gros ventilateur!). Mais Léo a aussi bien besoin de son petit moment de repos.

Puis, après deux journées à Nassau (je parle un peu de notre séjour ici à la toute fin), nous repartions pour un bon 10 heures dans l’océan.
** Données de navigation : Nassau vers Snake Cay (près de Great Harbor Cay dans les Iles Berry), 64.4 miles marins, à une vitesse moyenne de 6 noeuds, environ 10 heures.

Elle a de petits yeux sensibles notre Charlotte aux yeux bleus. En plus des chapeaux, on doit aussi penser à la crème solaire et aux lunettes fumées lors des grandes traversées. Malgré qu’elle se sent souvent (presque toujours en fait) ble-ble en mer, elle garde le sourire. Une vraie petite battante!

Ce sont des endroits où nous avons déjà navigué une fois, c’est déjà ça. J’imagine que c’est un peu moins stressant la deuxième fois mais, encore faut-il que la météo soit de notre côté! Encore cette fois-ci, les vagues sont plus hautes que ce qui était prévu dans les rapports météo. Charlotte et Léo sont restés allongés durant les 2/3 de la traversée. Je commençais à m’inquiéter quand Léo vient justement me dire : « Maman! Charlotte a vomi dans ton lit! » Pauvre pinotte. Sa pomme-déjeuner. Bon… j’essaie de nettoyer le tout dans mon lit et voilà que c’est à moi que le mal de coeur prend. Dans ce temps-là, il n’y a pas beaucoup de solutions : il faut sortir dans le cockpit et regarder au loin. Ça marche plus ou moins mais, au moins, ça n’empire pas non plus.

Alex regarde la carte. Il me suggère de prendre un « raccourci » : il veut essayer de passer par un endroit qui n’est pas « cartographié ». Ce qui veut dire, en clair, que les cartographes considèrent que c’est tellement peu profond, probablement même à sec à marée basse, qu’ils ne sont même pas allés par là pour vérifier par eux-même. Avec notre bateau, on peut peut-être passer à marée haute que Alex suggère. Ah oui. Peut-être. Et la marée haute s’en vient justement. Ok, on essaie. Dans le pire des cas, on reste pris jusqu’à la prochaine marée haute, right?

(Vous avez vu le film Upside-Down ou Vice-Versa (le film de Disney avec les cinq émotions… j’adore ce film!) ? Vous vous rappelez Bing-Bong qui veut passer par un raccourci là où c’est écrit DANGER. Il épelle lui-même l’affiche : «  D – A – N – G – E – R, raccourci. » Ça me fait toujours bien rire cette blague… donc, Alex nous entraîne dans un « D – A – N – G – E – R, raccourci. » avec mon consentement, tout de même.)

C’est magnifique ce « raccourci »! Vraiment. On passe par-dessus des coraux, on voit des poissons de toutes les couleurs nager sous notre bateau, l’eau est claire comme rarement j’ai vu, il y a des tortues vertes qui partent rapidement dès notre arrivée, elles semblent voler sous l’eau. Magnifique. Tellement que j’aimerais y retourner. Je suis à l’avant pour diriger Alex dans ce dédale de petits canaux naturels (pas de photo donc, trop occupée!). En effet, à la marée haute, on peut se rendre sans toucher le fond… à peu près partout. Il arrive un certain moment où nous sommes dans environ 1 pied et 7 pouces d’eau (notre tirant d’eau, ou draft, est de 1 pied 6 pouces). Notre moteur touche. Je regarde loin devant, ça semble être plat comme ça pendant longtemps, probablement encore 2-3 miles nautiques selon la carte. Hum… la marée est descendante, ça fait en fait plus de deux heures que la marée haute a été à son max selon nos estimations (nous avons la table des marées pour Nassau et, selon nos sources, il faut ajouter 40 minutes à l’heure de Nassau pour obtenir la table des marées près de où nous sommes… j’ai plus tard lu que nous devions ajouter 2 heures!!! Hum… ce serait à vérifier donc si jamais vous passez par là par ce raccourci! 😉 )

On ne voit pas d’autres solutions que de virer de bord. Dommage. Mais le bon côté, c’est qu’on repasse par-dessus les coraux et près des tortues 🙂

Un petit raccourci qui n’a pas été si dangereux en fin de compte mais un magnifique détour d’environ 5 miles marins dans lequel aucun de nous n’a eu mal au coeur puisque nous n’étions plus au large (c’est déjà ça de gagné!). J’en garde un beau souvenir de ce détour. La magie des imprévus et des décisions sur un coup de tête 😉

Nous arrivons près de Great Harbor Cay mais nous décidons de nous ancrer avant. Près de Snake Cay. Les maringouins nous chassent de notre ancrage au soleil couchant. Nous tentons une traversée le soir même vers Freeport. C’est très inquiétant partir être à la noirceur sur l’océan (sans la pleine lune!) et, en plus, on voit des éclairs au loin. Ouf! On tourne de bord après environ 2.5 miles marins…

C’est à ce moment-là que je décide que c’est terminé pour nous les traversées de nuit SAUF si c’est à la pleine lune.

Nous profitons de cet arrêt « forcé » pour faire un peu de snorkelling le lendemain matin. C’est vraiment un des bons côtés de voyager en bateau et j’adore voir les poissons et autres animaux marins dans leur environnement naturel! Nous n’en avons pas assez fait à mon goût. Mais… ce n’est pas sous toutes les conditions (le vent… encore le vent!), ni tous les endroits qui se prêtent à cette activité. Et je suis bien reconnaissante des souvenirs que j’ai des moments où nous avons nager avec les poissons.

Autour de cette ile de roche, par exemple, je me rappellerai de ce petit yellow snapper qui avait vraisemblablement perdu son banc de poisson et qui nous suivait sans arrêt. Un petit poisson d’environ 3 pouces de long qui devait me prendre pour le chef avec mon chandail de la même couleur que sa rayure. Trop mignon. Et le plus mignon? C’est qu’il a arrêté de nous suivre au moment où nous avons croisé un groupe de 10-15 yellow snappers plus gros : sa famille, qu’on s’est tout de suite dit!

La marée haute arrive près de midi : on doit en profiter pour passer près de l’ile Lignumvitea pour nous rendre à Great Harbor Cay (à 6 miles nautiques de là). C’est un autre raccourci que nous pouvons nous permettre de prendre et, cette fois-ci, nous en sommes convaincus puisque ce n’est pas la première fois que nous passons par là. Nous y croisons que des jet skis : des groupes de touristes arrivés sur les gigantesques bateaux de croisière qui se stationnent près de là sur leur ile privée.

Great Harbor Cay est un ancrage bien protégé. Des vents forts de l’est sont annoncés et c’est la saison où les orages électriques poppent souvent autour des iles alors on se dit qu’on y sera bien pour attendre une bonne fenêtre météo. Je la trouve un peu longue à arriver cette fenêtre mais nous en profitons pour nous mettre sous la dent une salade de conch pour la dernière fois, pour retourner à la plage en demie-lune (dommage qu’on ne puisse pas s’y ancrer cette fois-ci!) et explorer cette ile que nous aimons beaucoup.

Près de la marina, des lamantins viennent nous voir… ils veulent surtout boire de l’eau à partir du tuyau en fait! On leur ouvre gentiment le robinet. Ils tètent et ils tètent. En tenant le tuyau avec leurs nageoires avant parfois. Vraiment mignon de les voir!

Nous rencontrons aussi une famille sur leur bateau Sandflea (puce de sable!) : aller voir leurs vidéos sur Sailboat Story. On partage de bons moments à la plage, au resto et sur nos bateaux respectifs à partager nos derniers brownies ou du rhum&coke (mon drink favori qu’ils ne connaissent pas 😉 ). On se rend agréablement compte que les enfants connaissent beaucoup plus d’anglais que nous le pensions! C’est beau de les voir jouer et parler avec Molly.

Fous rire avec Molly dans notre dinghy!

On s’en va au resto célébrer la fête à Molly!

Une petite plage près du resto, remplie de verre brisé et poli.

Nous en avons aussi profité pour faire notre toute dernière sortie en snorkelling dans l’eau turquoise avec eux : près de l’ile de Great Stirrup Cay, là où les bateaux de croisière viennent offrir à leurs clients un aperçu d’une « vraie » ile des Bahamas. Près d’une ile de rochers mais il y avait vraiment plus de vie cette fois-ci! De grosses structures de coraux, des éponges, des bancs de gros poissons. Des bleus, des argents, des jaunes. Des poissons d’aquarium, comme disent les enfants. Aaaaah! J’ADORE faire du snorkelling!

Je sais déjà que ça me manquera, que l’eau turquoise me manquera et que l’eau brune de la Floride sera tout un choc pour moi!

Nos amis de Sandflea veulent aussi se rendre en Floride. Après six mois dans les Bahamas, c’est le temps pour eux de rebrousser chemin. Nous décidons d’être des buddy boat : de partager nos routes. Nous sommes donc au nord des Iles Berry et nous partons le lendemain de notre beau dernier snorkelling (snif snif!) vers Bimini.

Sandflea avec le soleil levant. On apprécie avoir des amis près de nous. Avec la radio VHF, on en profite pour jaser quelques minutes par ci par là et pour chanter Happy Birthday à Molly qui a sept ans ce jour-là.

Retour en terrain connu pour nous : c’est la traversée du Great Bahamas Bank mais de jour cette fois-ci (en mai dernier, c’était la nuit que nous avions fait cette traversée). Ce n’est pas la pleine lune qui nous accompagnera mais l’impitoyable soleil du solstice d’été. Ouf, sa force. Longue journée ensoleillée.
** Données de navigation : 75 miles marins, environ 13h à 5.8 noeuds en moyenne.

Plus de vagues que prévu (encore!) mais bon, on commence à être habitués de surfer les vagues avec notre catamaran. NOT! Tellement pas. À chaque fois que je sens le bateau commencer à dériver sur une vague, je m’affole. J’essaie fort de paraître calme extérieurement pour ne pas en plus affoler les enfants mais ohlàlà, mes yeux doivent parler d’eux-mêmes. Donc, je ne regarde pas Léo et Charlotte quand ces moments de panique m’arrivent bien malgré moi, j’attends que ça passe puis je leur fais un sourire.

– Ça va bien aller ma Charlotte.
– J’ai eu peur maman!
– Moi aussi mais on fait confiance en notre bon petit bateau. Ça va bien aller.

J’y crois. Pour vrai. J’y crois. Je fais confiance en notre bateau. Il a les capacités de nous amener là où nous voulons. C’est parfois plus facile (avec un vent de côté, sans vague par exemple, ce qui n’arrive pour ainsi dire jamais) que d’autres fois (avec un vent de face ou de dos, par exemple) mais il nous amène toujours là où nous voulons aller. Et sinon, nous avons un dinghy… et sinon, nous avons un bateau de sauvetage. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Right?

Sauf quand le moteur s’arrête. C’est rapide comprendre que le moteur s’est arrêté : c’est silencieux tout à coup, on entend les clapotis de l’eau autour de nous. Wow. Le silence. Mais non, malgré la beauté du bruit de l’eau, c’est plutôt OUPS! Qu’est-ce qui se passe?! Et c’est là que je vois la coupable : un méga tapon de corde s’est pris dans notre hélice. Oh là là. Impossible de décrocher ça de l’hélice en pleine navigation. Le pire c’est qu’on arrive là, à Bimini! (On pourrait même s’y rendre à la nage si nous étions vraiment très très mal pris!) Mais bon, il faut tout de même s’ancrer et trouver le moyen de couper la corde. Alex ne fait ni une ni deux : si ce n’est pas possible de se débarrasser tout de suite de la corde, il faut l’amener à bord pour que la situation n’empire pas. C’est lourd 200 pieds de corde qui trempe dans l’eau depuis assez longtemps pour que des coraux, des éponges et des algues de toutes sortes s’y soient mis à pousser! Oh hisse oh hisse! Des efforts en commun pendant que Léo s’exclame : « Il y a un crabe là! Une crevette! Un ver! » Charlotte en profite pour se lever et s’extasier elle-aussi. Alex met notre deuxième moteur en marche. C’est notre viejito! Le moteur que nous utilisons pour notre dinghy habituellement. Lors des grandes traversées, nous le mettons toujours en place sur le catamaran pour qu’il puisse prendre le relais en cas de pépin avec notre moteur principal. Je ne l’aime pas tous les jours mais, en ce moment précis et puisqu’il part du premier coup de crinque, je l’ADORE! Et c’est reparti. Plus lentement mais on se rend à un ancrage en sécurité malgré la corde prise dans notre hélice. Une petite saucette pour Alex qui coupe la corde facilement avec un exacto dès que l’ancre est déposé dans l’eau transparente pour la dernière fois! En trois minutes, notre moteur principal peut repartir. Yé!

Malgré ce pépin dû à objet flottant, je fais confiance en notre bateau. Par contre, je ne fais plus tellement confiance en mes nerfs. Je fais confiance à Alex qui est toujours là, bien présent dans le cockpit, quand moi je déraille. Ça me prend tellement d’énergie que je préfère parfois aller me coucher avec Charlotte qui ne se sent pas bien non plus (elle a vomi durant toutes les dernières traversées notre cocotte 🙁 ). Bref, durant les 13h de la traversée du Great Bahamas Bank, j’ai hâte que ça s’arrête. Qu’on vende le bateau et que je ne revienne plus sur l’océan de ma vie. Point final.

Oui, je suis parfois aussi drastique.
Plus-jamais-de-ma-vie.

Mais non. Je rêve en couleur puisque je sais très bien que, le lendemain, il faudra y retourner sur l’océan! Direction Florida.

Les plans de Sandflea sont ambitieux : plutôt que de se rendre directement à Fort Lauderdale qui est en ligne droite (environ 50 miles nautiques), ils veulent se rendre à Lake Worth (70 miles nautiques). Deux raisons : 1- les ancrages sont plus intéressants et 2- la raison principale, je crois, ils éviteraient ainsi plein d’attente à tous les ponts qui doivent s’ouvrir pour permettre le passage de leur voilier. Ils n’ont pas vraiment apprécié cette portion de l’Intercostal en décembre dernier alors ils essaient de s’éviter tous ces problèmes. Nous sommes bien prêts à prendre cette route avec eux. Nous n’avons jamais navigué sur l’Intracostal mais je ne m’attends pas à apprécier d’attendre après l’ouverture de tous ces ponts.

Mais qu’est-ce que l’Intercostal? vous demanderez-vous peut-être!
Si vous le savez, sautez tout de suite au paragraphe suivant! Sinon, restez avec moi pour ce résumé fort concis. L’IntraCostal Waterway  (ou ICW) est une voie navigable intérieure qui se rend du Fleuve St-Laurent, par les écluses de Chambly, jusqu’au Lac Champlain, la rivière Hudson, New York puis toute une série de rivières, baies et canaux qui descendent sur le bord de la côte Atlantique jusque dans les Keys en Floride. Il y a bien des ponts qui la traversent, surtout en Floride où la densité de population sur la côte est assez intense. Certains pont sont aussi bas que 15 ou 25 pieds et, à titre d’exemple, notre tirant d’air (ou air draft, la hauteur totale du bateau hors de l’eau) fait environ 45’ (il faudrait bien le mesurer avec exactitude pour être sûrs!!! Mais nous avons mesurer notre mat qui fait 35’, j’ai évalué le reste avec mon pouce.). Notre mat est très très court par rapport à bien des voiliers. Pour la plupart des bateaux à voiles, ça signifie donc de devoir attendre à la majorité des ponts qu’ils se lèvent. Ils ont des horaires réguliers (aux trente minutes, en général) mais, à ce qu’on dit, ne sont pas très enclins à les respecter s’il y a beaucoup de traffic, par exemple. Un autre défi pour ma patience, mettons. 😛

Nous partons donc de Bimini de bon matin en ce vendredi d’après solstice d’été. Les vagues devraient être d’une hauteur de 3 pieds avec une période (ou fréquence) de 4 secondes. On dit qu’il faut que la hauteur soit plus faible que la fréquence pour avoir une navigation confortable… j’aimerais bien connaître le degré de confort souhaité par la personne qui a soumis cette règle le premier! Parce que, dans mon livre à moi, je me dis que je préfère des vagues d’une hauteur nulle avec une période infinie. Rien de trop beau. Mon souhait ne s’est pas réalisé ce jour-là non plus. En fait, dès le départ de Bimini, les vagues sont confuses, c’est-à-dire qu’elles viennent de plusieurs directions, et plus hautes que prévu. Évidemment. Je devrais toujours arrondir quand je regarde des prédictions pour la hauteur des vagues : ils disent 3, ça vaut dire 5. Mais Alex reste confiant : quand on aura passé l’endroit où le Great Bahamas Bank rejoint la portion d’océan plus profonde autour de l’ile de Bimini, ça ira mieux. Je veux bien le croire.

Je veux bien le croire parce que je sais que tourner de bord n’est pas vraiment une option. D’abord, je déteste revenir sur mes pas (même si je comprends que c’est parfois ce qu’il y a à faire, c’est quasi impossible pour moi de rester zen quand je fais demi-tour… faut savoir admettre ses faiblesses 😉 ) mais surtout, si nous tournons, nous aurions le vent dans la face et des vagues à affronter, ce serait vraiment vraiment mais vraiment inconfortable.

On regarde Sandflea derrière nous et ça semble brasser pour eux, encore plus que pour nous, le mat qui penche d’un côté à l’autre, puis d’avant en arrière. Oh boy. Je suis bien contente d’être dans un catamaran tout à coup! Et ils ont perdu confiance. Ils nous contactent sur la VHF : ça brasse trop, le moteur perd de son efficacité, la combinaison « moins de vent que prévu » et « vagues plus hautes que prévues » n’est pas bonne pour eux non plus. Ok alors, qu’est-ce qu’on fait mon capitaine ? Ça va être mieux plus tard. Je ne veux toujours pas virer de bord de toute façon alors, oui, on continue.

Nous avons changé le cap par contre. Je préfère attendre après des ouvreurs de ponts que de faire 20 miles nautiques de plus dans ces vagues. Je suis parfaitement consciente que ça prendrait beaucoup moins de temps parcourir cette distance grâce au courant qui nous emporterait de toute façon, inexorablement, vers le nord dans le GulfStream mais non, je ne veux pas me rendre à Lake Worth. Je veux me rendre au plus court. Je ne veux pas que ça prenne toute la journée, je veux que ça prenne une demie-journée, pour qu’on puisse prendre un bon souper après avoir pris le temps de nous reposer un peu. Je préparais mes arguments dans ma tête pour convaincre Alex d’aller plus au sud. Je n’ai même pas eu besoin de les sortir! C’est lui qui a fait la proposition. Avec mes mêmes arguments. Ah! On est fait pour bien s’entendre. Ce n’est pas un bateau, ni une traversée qui aura raison de notre couple! 😉

** Données de navigation : Bimini – Fort Lauderdale, 54 miles nautiques, près de 9h à une vitesse moyenne de 6.3 noeuds (un faible vent du sud-est nous a accompagné, faible mais, au moins, dans la bonne direction pour nous!).

Léo observait les nuages cumulonimbus en se promettant de faire des dessins avec les formes qu’il a vues. Il est notre petit soldat, presque toujours auprès de son père pour le tenir éveillé avec sa joyeuse (et quasi incessante) parlote. Charlotte était couchée dans mon lit et s’ennuyait ferme mais ne trouvait pas la force de se lever. Voir mes enfants malades (Léo aussi ce matin-là, pour la deuxième fois durant notre voyage), je trouve ça dur. On dirait que c’est encore pire quand ils sont malades à cause de projets que nous leur avons imposés… :/ Au moins, ils s’en remettent bien vite!

Les cumulonimbus et l’imagination de Léo. Je dois dire que ça m’occupe assez bien l’esprit moi aussi. Regarder les nuages ou les bateaux qui passent par hasard, écouter de la musique, discuter… dormir! Vaut mieux s’occuper l’esprit pour se sentir bien sur un bateau qui tangue.

L’équipe efficace toujours présente à la barre! Léo prend de toutes petites pauses une fois de temps en temps, Alex, jamais.

Mais ce qu’il y a eu de merveilleux dans cette traversée, c’est que la confiance a gagné : c’était effectivement bien mieux plus loin! Ce n’était pas non plus un miroir avec des vagues nulles mais, c’était mieux qu’au départ de Bimini. Plein de poissons volants se sont mis à s’éclipser devant nous. Les cumulonimbus ont continué à amuser Léo sans jamais devenir des nuages d’orages menaçants. Il n’a jamais été aussi contents de voir des grattes-ciel de sa vie. Je n’ai jamais été aussi contente de voir la Floride de ma vie. Et toute notre joie a fait sortir Charlotte de sa torpeur : elle a pris son courage à deux mains pour sortir de la chambre et voir ce qui causait tant d’émoi. Elle en a même profité pour manger deux-trois pâtes avec sauce tomate.

Avec tout de même des miles et des miles à parcourir avant d’atteindre la côte que nous venions tout juste d’apercevoir, je prenais le temps de regarder la couleur de l’eau d’un bleu profond comme si c’était la première fois… en souhaitant que ce ne soit pas la dernière mais avec tout de même une mention à l’Univers pour lui signifier que j’aimerais bien, svp, que la prochaine fois que je vois ce bleu profond, ce soit plus calme autour de moi et, surtout, en moi.

Comme dans : vagues d’une hauteur nulle avec une période infinie.

J’ai eu un choc à notre arrivée aux USA en constatant (à nouveau) l’opulence qui transparaît dans tous les aspects de Fort Lauderdale, mais je confirme que mon premier choc a bel et bien été la couleur de l’eau : brun intense. Hum… peut-être une conséquence directe de l’opulence, justement.

4 réflexions sur “Autres histoires de traversées

  1. Ouf ! Toute une page qui se tourne, non je devrais dire tout un roman qui se termine. Vous avez été bien courageux et bien déterminés dans cette aventure. Bravo ! Cette expérience vous apportera sûrement de bons souvenirs après coup. Je suis une grande émotive et je dois dire que quelques larmes ont coulées à la fin de ma lecture. Bonne suite à vous 4. xxx

    • Oh! Je ne croyais pas que je susciterais autant d’émotions! Oui, c’est un beau chapitre de notre vie qui se termine, plein d’apprentissages sur nous-mêmes et aussi des constatations pour la suite de notre vie de nomades!
      Merci de nous lire Bibiane, xxx

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