La traversée du Great Bahamas Bank

Après la traversée du Gulf Stream, ça me stressait un tantinet moins de traverser le grand banc mais, tout de même, nous avions 85 miles nautiques devant nous soit 10 miles de plus que pour venir de la Floride jusqu’aux Bahamas.

Aussi, nous nous étions pas mal moins informés sur cette traversée… je ne l’avais pas oublié toutefois mais bon, mon esprit est ainsi fait : je m’informe sur les défis imminents et j’en oublie un peu ceux à venir. Un jour à la fois, non?

Ce qu’on appelle un « Bank » (ou banc pour la traduction française) est une étendue d’eau peu profonde sur une plateforme de roche : 15 à 20 pieds environ sur toute sa superficie, en comparaison à 2 000 ou 3 000 pieds. (Voir sur Wikipedia pour plus de détails!) C’est peut-être ce qui fait que c’est un peu moins inquiétant que de traverser le Gulf Stream : les vagues ne peuvent pas être gigantesques puisqu’elles ne peuvent pas vraiment se former en profondeur. Toutefois, si la météo n’est pas clémente, les vagues deviennent ce que nous appelons dans notre « franglais » marin courant : choppy, soit courtes et pointues. Avec notre catamaran, du « chop », ça se prend mal : si une coque lève avant l’autre sous l’effet de la vague, ça ne rend pas le mouvement agréable. Nous préférons les vagues longues et, idéalement, peu élevées mais ça… pour l’instant, nous avons été chanceux alors, on va continuer à viser de la météo avec des vagues longues et basses!

Nous avions donc eu des informations ici et là ce qui nous a permis d’arriver aux conclusions suivantes :

  • viser un vent d’un maximum de 10 noeuds. Le plus faible étant le mieux. Surtout si on décide de s’ancrer en plein milieu de la traversée. Qui dit vent faible, dit pas assez pour avancer avec nos voiles donc… moteur. Bleh. On aura probablement le moteur en marche toute la traversée. Soupir.
  • contrairement au Gulf Stream, il n’y a pas de direction de vent à éviter. (Il faut éviter toute composante nord pour cette traversée puisque le courant se dirige vers le nord et que les vagues qui se forment à contre-courant avec un vent provenant du nord peuvent être dangereuses.) Il n’y a pas de fort courant sur le Great Bahamas Bank… sauf que, étant donné que nous nous dirigions vers l’est, idéalement, nous aurions aimé traverser avec un vent d’une autre direction pour ne pas lutter contre lui pour avancer… même si le vent serait faible (voir point 1 😉 ).
  • il y a des « waypoints » (ou points de repère virtuels, si on veut, indiqués par des coordonnées GPS) indiquant les routes fréquemment empruntées. Je n’ai pas réussi à savoir s’il fallait absolument suivre ces routes dessinées sur les cartes d’une coordonnées GPS à l’autre ou si tous les itinéraires à travers le Grand Banc étaient équivalents, la profondeur étant à peu près égale partout. J’avais peur qu’en suivant les routes indiquées, nous croisions plein de gros bateaux que je craindrais de frapper durant la nuit (ou plutôt de nous faire foncer dessus!). Nous avons tout de même jugé préférable de suivre les routes : elles sont empruntées par plusieurs bateaux qui ont un tirant d’eau (hauteur du bateau sous l’eau) pas mal plus élevé que le nôtre (la plupart ont plus de 5 pieds), donc moins de risque de débris (quoique…) ou de roches non répertoriées sur les cartes, par exemple, que nous pourrions accrocher avec notre 18 pouces sous l’eau.

Avec une belle fenêtre météo qui se dessinait devant nous le 10 mai dernier, nous décidons à 16h d’effectuer la traversée le jour même. Ou, devrais-je dire, la « nuit même » . Hé oui, nous avions décidé de faire la traversée de nuit. Pour nous, faire une traversée de nuit, ça signifie bien sûr de manquer de sommeil et, on a beau dire, les nuits blanches sont plus difficiles à supporter que lorsque j’avais 20 ans 😉 Traverser la nuit représente toutefois un avantage majeur : les enfants seront « occupés » durant une bonne partie des quelques 85 miles nautiques qui nous attendent!! Léo et Charlotte étaient tout excités de savoir qu’ils allaient se réveiller dans un tout autre décor le lendemain! Jusqu’à présent, ils n’ont aucune difficulté à dormir avec le bateau en mouvement ce qui nous étonne. Ils se sentent en confiance, plus que nous!

Un petit inconvénient à notre fenêtre météo : le vent viendra de l’est une bonne partie de la nuit. Mais à une vitesse de 2-3 noeuds alors on se dit que ça ne fera pas une grande différence. Puis, les prévisions météo indiquent qu’il viendrait plus du sud-est dans le milieu de la nuit.

Let’s go. On part.

Je dis ça là mais on a beau se décider sur une gosse, comme on dit, ça prend du temps avant de pouvoir lever l’ancre. Préparer le bateau, la nourriture, etc etc etc., nous sommes donc finalement partis à 18h45. Fiou, on a réussi avant que le soleil ne se couche! Il est souvent préférable d’entrer et de sortir des ancrages/marinas/baies/canaux avec la lumière du jour pour bien voir les indications de navigation, les rochers ou les changements de profondeur qui ne seraient pas indiqués sur les chartes maritimes.

Nous avions estimé notre vitesse au moteur à 4 noeuds ce qui est assez pessimiste mais c’était pour nous donner une idée : ça prendrait un peu plus de 20 heures à cette vitesse. Ouf. Je me mets presque à espérer un beau vent du sud de 10 noeuds pour que la vitesse et le temps de la traversée soient moins désespérants!!

Nous devons d’abord passer par le côté ouest de l’ile de Bimini pour la contourner par le nord. Le soleil couchant nous accompagne, ses couleurs sont douces et chaudes. Je me sens en vie et émerveillée. Je suis contente de bouger avec mon bateau et reconnaissante de vivre une nouvelle aventure!

Le coucher du soleil vers le Gulf Stream que nous avons traversé il y a deux semaines!

Et toute la famille a passé sous la lentille de mon Olympus pour profiter de cette belle lumière chaude.

Puis, nous arrivons à North Rock, le waypoint du nord de l’ile, là où nous devons tourner vers l’est pour commencer notre traversée du Great Bahamas Bank vers Great Harbor Cay. Dans ce cas-ci, le waypoint est associé à un point de repère visuel : un petit rocher avec un poteau et une lumière dessus… qui ne fonctionne plus.

Nous tournons donc vers l’est et c’est là que je la vois. La pleine lune.

«  Alex, nous avons choisi de traverser à la pleine lune! » Wow. Toute la famille se réjouit de voir la belle et grosse lune bien ronde. Je me réjouis à l’avance de traverser avec sa lumière. Nous aurons une nuit calme avec la lumière de la pleine lune comme compagne. Je me sens reconnaissante x 1000.

Je suggère aux enfants d’aller se coucher. Ils ne font ni une ni deux, pas de discussion, vont se brosser les dents et se préparent. Ils sont avertis qu’ils n’auront pas d’histoire ce soir…

Ils nous disent bonne nuit et descendent dans leur chambre. Nous sommes impressionnés… ce n’est jamais aussi facile habituellement!

Un petit quinze minute plus tard, Charlotte passe la tête par la porte. Le soleil est complètement couché maintenant, la lune est plus haute, nous voyons mieux sa lumière bleutée. Nous lui suggérons de venir passer un petit temps dans le cockpit pour voir ça. Léo arrive peu de temps après. Ils étaient plein de bonne volonté à aller se coucher mais l’excitation est peut-être encore trop grande. Nous passons quelques minutes ensemble, collés, à chanter à la lune. Un beau moment en famille. Puis, ils y retournent, je les accompagne cette fois-ci pour leur souhaiter bonne nuit. Ils dorment ensuite à poing fermés toute la nuit, aucun réveil.

Plus tard, je suggère à Alex d’aller dormir un peu. Je sens que je suis fatiguée mais que je peux tenir encore, j’en profiterai plus tard pour dormir. La musique me tient compagnie, je chante à la pleine lune. Puis, je regarde son reflet qui se dédouble pour se rejoindre ensuite au gré des vagues. Ça m’ensorcelle, je dois tout de même rester concentrée alors je me remets à chanter!

L’eau est peu profonde mais puisque nous passons vers le nord du grand banc, elle est plus profonde ce que nous pensions : souvent 30-40 pieds plutôt que le 10-12 plus au sud du banc. Quand c’est peu profond, l’eau est tellement claire que la lune éclaire le fond marin.

Alex ne dort même pas une heure. Le capitaine est probablement trop nerveux pour laisser sa douce à la barre. Question barre, c’est assez facile d’ailleurs : nous avons un auto-pilote qui garde le cap pour nous, il faut parfois ajuster l’angle qu’il suit et c’est tout. Ça me laisse tout le temps de chanter. Alex aurait pu rester couché! En plus, les gros bateaux que je craignais sont absents. En fait, nous en voyons au loin à l’arrêt avec leur lumière d’ancre. Nous en croisons un en mouvement en sens inverse, nous voyons sa lumière de navigation verte devant nous ce qui signifie que nous allons nous croiser en sens inverse. Le moment où il faut s’inquiéter, c’est quand on voit la lumière rouge de l’autre bateau ce qui signifie que nous allons croiser sa route. Il faut parfois ajuster sa route ou sa vitesse pour passer soit devant, soit derrière. Ce n’est pas arrivé.

Quand tu es de garde sur un bateau au moteur, il n’y a pas grand chose à faire en général. Il faut ajuster le cap de l’auto-pilote et s’assurer qu’on reste sur notre route planifiée sur le GPS. Regarder devant nous pour surveiller s’il y a des débris ou des bateaux (merci à la lumière de la lune!). Regarder le temps défiler.

À l’arrivée d’Alex dans le cockpit, je le briefe brièvement : « tout a bien été! ». Je lui chante la pomme un peu et je vais me coucher sur la banquette à l’intérieur. Je dors d’une oreille. Je m’inquiète un peu aussi… puis j’entends Alex sortir les voiles. Je n’aime pas qu’il fasse des manoeuvres sans moi près de lui. Je sors donc dehors au plus vite, le temps de mettre mon harnais. Tout va bien, il est encore là, bien attaché. Il est 2h30 et nous avons parcouru environ la moitié du chemin.

Le vent vient du sud-est, notre vitesse reste à peu près la même mais ça nous permet de baisser un peu la vitesse du moteur. Un peu moins de bruit, un peu moins d’essence brûlée, un peu moins de pollution.

Je me sens encore très fatiguée. Alex me propose de dormir dans le cockpit. Nous apportons un peu de coussins et je m’étends. J’ai l’impression de ne pas vraiment dormir, que je sommeille… mais quand Alex finit par me dire qu’il est épuisé, je me rends compte que le soleil est sur le point de se lever! J’ai dormi apparemment… Alex me le confirme. « Tu aurais pu me réveiller avant! » C’est à son tour d’aller s’étendre, il préfère être à l’intérieur et, encore une fois, il se repose pour 30-45 minutes gros max, le temps que le soleil se lève. « Tu aurais pu rester couché! » Il est surpris de voir le soleil.

Lever de soleil sous le génois.

Un autre avantage d’une traversée de nuit est que nous n’avons pas à penser à se protéger du soleil!! Avec son arrivée, je me demande déjà si ça ira bien pour ma peau fragile. Finalement, nous sommes arrivés assez tôt pour que ce ne soit pas un problème. Pour la visibilité non plus. On se dirigeait vers lui mais le génois nous cachait souvent le soleil devant nous alors, pas de problème d’éblouissement.

Les enfants se lèvent peu après le soleil. Charlotte est tout sourire et s’exclame qu’elle a bien dormi. Ils s’adaptent manifestement mieux que nous.

L’eau claire et le fond marin. Nous comptions les étoiles de mer pour occuper les enfants.

Notre GPS évalue l’heure de notre arrivée. Au début de notre navigation, il était d’accord avec notre estimation : environ 20 heures. Puis, plus le temps passait, plus l’heure prévue de notre arrivée était tôt! C’est plaisant quand ça baisse 😉

Notre vitesse moyenne a finalement été de 5.9 noeuds. Nous sommes arrivés vers 9h30 le lendemain matin soit 14h30 de navigation pour près de 85 miles nautiques en tout.

Le petit passage bien encadré de rochers de Great Harbor Cay nous inquiétait un peu mais ça s’est super bien passé. Avec notre petit tirant d’eau, nous avons pu nous ancrer à l’intérieur de la baie sans être à la marina. Tout un avantage pour nous.

Le passage vers la baie intérieure de Great Harbor Cay. Notre premier ancrage dans la région.

La traversée ainsi que l’arrivée se sont bien déroulées mais nous sommes épuisés tandis que les enfants, eux, sont en pleine forme! Un petit repos pendant que les enfants écoutent un film puis nous partons à la découverte de ce nouvel endroit. Direction : la plage!

À suivre!
Mélissa

4 réflexions sur “La traversée du Great Bahamas Bank

    • Merci Elise! Oui, on continue! Prudence et aventure, ça sonne drôle ensemble mais oui, la prudence est notre priorité!

  1. C’est tellement intéressant de lire vos aventures! Pour une néophyte de la navigation comme moi, les blogues de voile sont souvent trop techniques et je m’y perds, mais le vôtre est très accessible et tellement intéressant et plein de vraies émotions! Je t’imagine chanter à la lune, que c’est beau!!

    • Génial! Étant en apprentissage, c’est important pour moi que ceux qui nous lisent comprennent aussi les aspects techniques. 🙂
      La prochaine fois qu’on se rend en pleine mer, j’aimerais bien que ce soit sans la lune pour voir les étoiles cette fois!

Laisser un commentaire