Repose en paix

Ma mère, Johanne, qui nous aimait mon frère et moi comme seule une mère le peut vraiment, s’est éteinte.

Ma mère qui ne savait plus trop quoi faire de sa vie, parce que la vie c’est long quand t’as rien à faire.

Ma mère qui remplissait mon répondeur de deux heures de messages à coup de dix minutes  (parce que c’était la limite de ma boîte vocale). 

Ma mère qui ne sortait plus de son appartement, parce que son poids et la solidité de ses jambes ne lui permettaient plus.

Ma mère qui a été à la fois sauvée et tuée deux fois par la médecine moderne.

Ma mère qui avait les émotions ‘stabilisées’ par les médicaments mais au détriment de sa santé globale. Ils ont fait leur possible pour stabiliser ses émotions mais son corps n’a pas bien réagi aux années de médication.

Ma mère qui est entrée à l’hôpital pour une infection à la jambe mais au détriment de sa vie. L’infection s’est empirée à l’hôpital, elle a fait une réaction à un médicament et ils ne surveillaient pas étroitement son état. Elle a fait un arrêt cardio-respiratoire.

Ma mère qui est décédée une semaine après notre retour au Québec. Elle nous a attendus, peut-être.  Ou en tout cas, les médecins ont voulu qu’elle ne parte pas avant. Son esprit avait quitté son corps bien avant que nous arrivions.

J’ai pris une décision que je n’aurais jamais pensé prendre dans ma vie : la débrancher. Mais la vie, la vraie vie, l’avait déjà quitté.

J’aimerais parler d’elle sans parler de maladie, mais ça me semble impossible. Impossible car sa maladie c’est ce qui semble avoir dominé sa vie et nos relations.

Ma mère était Bipolaire avec un grand ‘B’.  C’est ce que je connais d’elle depuis aussi longtemps que je me rappelle. Quand t’es Bipolaire avec un grand ‘B’, le système de santé essaie de te traiter avec toutes sortes de composés chimiques qui vont possiblement t’aider. Mais souvent toutes ces substances sont un peu comme les autres drogues que l’on connait, elles te soulagent pendant un temps, tout en te poignardant dans le dos.

Quand t’es bipolaire, la médecine fait ce qu’elle peut, mais c’est pas grand chose pour le moment. Mieux vaut avoir un esprit qui fonctionne parce que la médecine en santé mentale d’aujourd’hui ressemble à quelqu’un qui voudrait réparer une montre avec un marteau.

Parfois, je suis frustré de ce que je n’ai pas fait, de ce qui n’a pas été.

Je me dis : j’aurais pu me trouver une place tranquille en campagne et l’inviter à habiter avec nous, comme ça elle aurait pu avoir une vie plus saine, être utile, jardiner, vivre avec nous et les enfants, aller chercher les oeufs de nos poules, possiblement se faire de nouveaux souvenirs et vivre un peu plus dans le présent.

Mais non. Ma mère vivait dans son appartement, toute seule et ne savait pas trop quoi faire de son temps, comment se rendre utile.

Malheureusement, je crois que la culpabilité est dans la tête de plusieurs personnes de son entourage. Tout ce que nous aurions aimé que sa vie soit mais qui n’a pas été.

Malgré notre incompréhension de sa maladie, elle revenait à la charge : elle allait parler à son médecin, trouver un meilleur médicament ou un meilleur dosage et elle allait s’en sortir. Elle était une combattante qui, malgré qu’elle n’avait pas toujours les bons outils, ne lâchait jamais le morceau. 

Ce qui reste d’elle est dans nos coeurs. Son courage, son sourire, sa bonté.

Je voudrais revenir en érable
Sous les chauds rayons du soleil
Caressé doucement par les vents
Dans mes feuilles.

Entendre le chant des oiseaux
Cherchant leur pitance
Et abriter leur amour
Au creux de mes branches.

Je voudrais revenir en érable
M’enraciner profondément dans le sol
Pour changer ma sève en un délicieux nectar
Lorsque revient le printemps.

Et lorsque revient l’automne
Car il y a toujours un automne dans la vie
Prendre la couleur des beaux couchers de soleil
Et protéger de mes feuilles rougies, le sol
Des hivers trop rigoureux.

Et lorsque revient l’été toujours vivant
Semblable à des papillotes
M’envoler vers les plus hautes cimes
Plus haut que ces tours de glace.
Pour repeupler la terre décimée
D’une végétation luxuriante et, ainsi
Cacher les oiseaux trop frileux ou affamés
Et abriter leur Amour pour toujours
Dans le creux de mes branches.

Je voudrais revenir en érable
pour pouvoir taire ma souffrance,
faire le lien entre le ciel et la terre
et avoir une raison d’être.
Et que mes larmes de mère
deviennent la rosée d’un matin ensoleillé.

Johanne Bourdon
1999

 

 

8 réflexions sur “Repose en paix

  1. Wow! Quel beau poème ! Elle avait les mots pour les écrire et les faire danser dans sa tête ou sur du papier. Elle avait les mots, ces mots qui sont du coeur et de l’âme. Elle avait les mots pour oublier le temps qui passe. Elle avait les mots pour l’accompagner dans sa solitude.

    Ta maman était sans doute une femme formidable. Ce qui est le plus difficile après le départ d’un être cher, c’est le….j’aurais dont dû. Mais ce qui est le plus important c,est de retrouver des souvenirs heureux et de se les repasser en tête, car le j’aurais dont dû nous fait que du mal. Bon courage, la douleur s’estompera avec le temps, mais jamais on ne les oublie. xxx

  2. Toutes mes condoléances. Son poème est vraiment beau et touchant, vous pourriez planter un érable en souvenir d’elle. Elle a un regard très doux sur la photo. Prenez soin de vous!

  3. Bravo à toi aussi Alexandre, pour ton courage et tes très beaux mots.
    mes sincères condoléances.
    Geneviève

  4. Que c’est triste… La maladie mentale me touche de près (mon père est bipolaire). Traiter la maladie mentale, c’est tellement complexe et délicat… trop peu de psychiatres sont réellement compétents. J’ai perdu trop d’années de ma vie dans la souffrance… Je t’offre mes sympathies et j’espère que tu pourras laisser aller la culpabilité. Nous avons fait le choix d’habiter avec ma grand-mère pendant deux ans quand nous avions notre petite ferme. Oui, nous lui avons donné de quoi s’occuper, du vrai travail, et qqs belles années sans doute, mais c’est venu à un prix pour mes filles d’être à son contact… puis, c’est devenu très lourd et elle n’était pas bien non plus dans cette situation. Rien n’est parfait. Ainsi va la vie.

  5. Bonjour Alexandre, bonjour Mélissa

    Je suis touché par ton texte rempli d’Amour, de sensibilité, de doutes et de douleurs. Il ne faut pas regretter de ne pas avoir fait ce qu’on aurait pu faire mais regarder tout ce que tu représentais pour ta mère, se souvenir de tous les beaux moments et des beaux échanges que vous avez eu. Tu étais à coup sûr une des raisons principales pour sa détermination à améliorer le sort de sa vie si difficile et qui contribuait à la rendre combative et courageuse, Tu étais une source de fierté, d’énergie et de bonheur infini pour elle. Maintenant reprend ta route avec ta belle famille et désormais, il y a une étoile qui veille sur toi à tout jamais

  6. Souvenirs de Johanne…

    Johanne était appréciée à sa juste valeur, par quelques amies fidèles. J’ai toujours fait abstraction de sa maladie, et j’ai eu beaucoup de plaisir à la côtoyer de près.
    Elle avait un agenda très chargé : je trouvais souvent qu’elle ne se reposait pas assez. Elle cuisinait beaucoup pour économiser. Elle me préparait souvent de « bons petits plats », ce qui lui assurait un petit revenu additionnel. Elle était très dynamique, pleine de vie, et savait se débrouiller pour bien profiter des avantages auxquels elle avait droit.
    Elle aimait rire et s’amuser. Elle trouvait de la chaleur humaine à l’association IRIS et elle avait une « marraine » , Linda, qui l’aimait beaucoup aux Outremangeurs anonymes, association qu’elle fréquentait, le mercredi soir, lorsqu’elle le pouvait. Il y avait aussi Solange de la Coopérative d’entretien ménager de Laval, qu’elle savait récompenser, car Johanne était très généreuse. Si on lui rendait service, on était assuré qu’elle nous rendrait la pareille, à sa façon.
    Elle avait beaucoup d’admiration et un amour profond pour sa mère, Mme Rose-Aimée Sirois, qui l’a beaucoup aidée. Son fils Alexandre, parti en voyage avec sa petite famille, pour une longue période, lui a transmis de nombreux courriels avec photos qui l’intéressaient beaucoup. Son fils Olivier lui téléphonait fréquemment et lui rendait visite à Laval, à l’occasion. Johanne était très fière de ses 2 fils, de leurs épouses respectives, ainsi que de ses petits-enfants, Léo et Charlotte, qui étaient toute sa vie.

    Chère Johanne, tu me manques beaucoup : ta présence dans ma vie, était essentielle. J’aimais bien, à chaque semaine, faire les commissions avec toi, au supermarché, et t’accompagner, à certaines occasions, chez Penningtons et chez Medicus. Nous avions beaucoup de plaisir à échanger ensemble.
    Ton départ est précipité et prématuré. Tu avais encore beaucoup à donner !!
    Je t’aime fort, fort, fort : veille sur moi et repose en paix.
    Ton amie pour toujours,

    Marie A.

    • Merci Marie pour ton commentaire, ça fait du bien de connaitre ce coté de sa vie. Il nous reste la trace de son amour et de sa générosité.

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